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Ce qui est en jeu ici, c’est
peut-être ce dont les scientifiques se méfient le plus quand
ils en prennent conscience, à savoir la capacité de production
de mythes de la science elle-même. En principe, la science détruit
les mythes. Elle repose sur le scepticisme, le doute et la mise à
l’épreuve des hypothèses et de ces singulières conséquences
des théories que sont les observations. Mais quoi qu’elle en ait,
elle propose dans le même mouvement de nouveaux mythes, mythes des
origines, des transformations, des fins ultimes sinon dernières.
Elle est, depuis l’antiquité, une extraordinaire pourvoyeuse d’histoires.
Comment ne pas rêver devant les cirques de la Lune, les anneaux de
Saturne, les galaxies lointaines, les animalcules révélées
par le microscope, les squelettes pétrifiées des dinosaures,
et plus encore devant l’enchaînement des causes et des effets dans
les théories qui s’agencent comme des drames, devant aussi bien
les affrontements puissants, passionnés, aux enjeux cosmiques, entre
des savants acharnés à faire triompher leurs hypothèses.
Depuis le dix-neuvième siècle au moins,
la science est devenue la principale sinon la seule productrice d’images
surprenantes et de mythes. Les religions ont vu s’user les leurs, les systèmes
philosophiques n’en ont proposé que d’abstraits, desséchés
ou encore immuables, substituts imparfaits aux antiques révélations.
La science au contraire non seulement a démontré sa capacité
à produire des images et des mythes mais encore et surtout son inépuisable
aptitude à les renouveler sans pour autant se renier. Une religion
qui changerait régulièrement ses dogmes aurait du mal à
former ses théologiens et à retenir ses fidèles. Elle
tend donc à fixer ses histoires. Il en va de même pour les
vulgates qui ont été tirées de grandes philosophies
de l’histoire et de l’homme comme le marxisme et le freudisme qui méritaient
mieux. La science au contraire qui a pour unique axiologie le processus
de validation des résultats s’enrichit de la multiplication des
histoires qu’elle produit, et celles-là même qu’elle rejette
dans son mouvement conservent longtemps leur dimension épique et
poétique parce qu’elles continuent à dire quelque chose de
l’aventure de la pensée.
C’est à ce fond d’histoires que s’alimente, depuis l’origine, la science-fiction. Peu importe dès lors qu’elles soient vraies puisqu’elles ne sont pas destinées à être crues, mais à être débattues et soupesées dans un cadre narratif qui est celui des histoires de science et qui a prouvé son extraordinaire fécondité. Il importe par contre qu’elles se situent bien dans ce cadre. Je voudrais ici prévenir le lecteur contre une possible erreur d’interprétation : c’est que la vitesse supra-luminique étant aussi invraisemblable au regard des scientifiques actuels que le fantôme ou le vampire, ils seraient de même nature et que s’abolirait de la sorte toute distinction entre fantastique et science-fiction. Ce serait tout simplement négliger que la vitesse supra-luminique a été un vrai problème scientifique avant de recevoir une réponse négative et probablement durable dans le cadre de la relativité (hypothèse de localité) tandis que le fantôme et le vampire n’ont jamais été des objets scientifiques même s’il n’est pas exclu que, dans la fiction, ils le deviennent en admettant un détour qui les inscrive dans le cadre narratif de la science. Par ailleurs, l’astronef supra-luminique, si improbable qu’il soit, a pour mérite fictionnel de relier des objets indubitablement scientifiques, comme les étoiles, dans des délais compatibles avec la durée présente de la vie humaine. Il permet donc de condenser dans un (petit) mythe quelque chose qui est de l’ordre du savoir, sinon objectif, du moins collectif et quelque chose qui est de l’ordre du vécu humain, de l’histoire.
Peut-être est-il ici
nécessaire de cerner un peu mieux ce que c’est qu’un mythe. Ce n’est
pas, au moins pour mon entendement, une histoire antique et mystérieuse
qui témoignerait de l’invariance des préoccupations humaines
et qui serait porteuse d’une sagesse ineffable. Un mythe ne devient mystérieux,
à mon regard, que lorsque son sens est perdu, ce qui devient tôt
ou tard le cas, ne serait-ce que du fait de la dérive des préoccupations
humaines et des change-ments sociaux. A l’état naissant, un mythe
présente la limpidité d’une eau de roche. Il tire même
son efficacité de son évidence pour ses usagers. Un mythe
est un thème à la fois problématique et explicatif
qui a pour effet de permettre à un sujet collectif de se trouver
une place à la fois dans le monde des objets et dans le monde humain,
et une place qui puisse être exprimée dans le langage disponible.
Il n’a aucun caractère définitif puisqu’il répond
à une question actuelle. Il n’a pas pour vocation d’être cru
comme un article de foi puisqu’il apporte une réponse claire et
évidente, sinon dépourvue des ambiguïtés du langage,
à une question définie. C’est quand l’usage l’a usé
que sa lettre l’emporte sur son esprit.
Bien entendu, la science n’a pas pour objet de produire
des histoires et des mythes ni même sans doute des images. Ce sont
des sous-produits de son activité que des esprits austères
pourraient même considérer comme des parasites. Mais d’un
côté, je pense qu’elle y trouve une partie de sa justification
sociale et les moyens triviaux de son existence. Et de l’autre, je crois
qu’elle ne peut pas s’en passer parce que le désir de savoir emprunte
précisément les chemins du désir d’histoires. A l’origine
de la science, il y a toujours une question qui a ceci de particulier qu’elle
ne se satisfait pas d’une réponse fermée, qu’elle demeure
une question ouverte qui appelle une histoire sans fin, à proprement
parler une histoire de générations. Ce qui est aussi sur
un mode mineur le propre de la science-fiction.
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